
• De nouveau à Abidjan ?
- Oui. Il y a la crise, mais à mon grand bonheur, je n’ai pas senti cela. Vous savez, l’Afrique nous concerne tous. Quand les choses se sont passées ici, en Côte d’Ivoire, pour moi c’est comme si ça se passait au Sénégal. L’Afrique pour moi, c’est comme un corps. De façon très idéaliste, c’est comme ça que je conçois l’Afrique. Je suis viscéralement attachée à ce continent.

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- La dernière fois que je suis venue en Côte d’Ivoire, c’était en 1998. J’étais là pour le lancement de mon roman «Douceurs du bercail». Cette fois, quand je suis venue, l’aéroport, par exemple, a beaucoup évolué. Je vois que les choses fonctionnent, la culture fonctionne… Bien sûr, il y a des difficultés pour la culture. Mais dans tous les pays, il y a des difficultés pour la culture, c’est toujours la dernière roue de la charrette. Les plaintes et complaintes sur le fait que qu’il n’y a pas assez d’argent pour la culture, c’est un problème mondial, tous les hommes de culture à travers le monde disent cela. Ici, sur le plan culturel, la mode, la chanson, ça repart. Le livre commence à être relancé.
• Certains vous voyaient occuper des responsabilités politiques au Sénégal, à l’image de Senghor et autres…
- Moi, je n’ai jamais fait de politique. Je n’ai jamais eu la carte d’un parti politique. Parce que dans la vie, il faut faire des choix. Et moi, j’ai fait le choix d’écrire. Je suis de formation professeur de lettres modernes, mais je n’ai jamais adhéré à un programme politique. Je suis écrivain, je m’adresse à tout le monde. Je dois être à égale distance des uns et des autres.
• Mais vous votez quand même ?
- Oui. Je pense que le programme d’un être humain dépasse le champ des clivages. Quand je vote, je regarde les programmes. Je ne vois même pas les affinités, les amitiés et tout le reste. Moi, ce que je regarde dans un programme politique, c’est la liberté, le respect de l’être humain, la dignité humaine, la justice… Je ne vote pas en fonction du visage d’un candidat. Mais je suis réaliste pour savoir que les promesses électorales sont une chose et la réalité est une autre chose. Des fois, ce n’est même pas de la malhonnêteté chez les politiques, mais les réalités du terrain qui les empêchent de faire ce qu’ils promettent.
• Sauf que les régimes se succèdent, mais l’Afrique n’a pas l’air de beaucoup avancer.
- Oui, le monde avance et peut-être qu’on n’a pas eu les mêmes moyens d’accéder au progrès, au savoir… Peut-être que les Africains ont été cassés dans leur dynamique. Mais le progrès pour moi, ce n’est pas une potion magique absolue. Chacun doit pouvoir réaliser le progrès dans sa civilisation, dans sa culture. Le progrès ne doit pas occulter ce que nous sommes, notre identité.
Nous devons prendre ce que nous pensons être le progrès pour l’adapter à notre manière de vivre. De sorte que tous les peuples gardent leurs identités et que ces identités apportent quelque chose à la civilisation universelle. La richesse du monde, c’est la différence, mais aussi l’unité dans une certaine vision de la grandeur et de la dignité de l’homme.
• Ce n’est pas un problème de civilisation notre retard sur les autres ?
- Non, non, non ! Il ne faut jamais dire cela. Ce n’est pas un problème de civilisation. Si on le dit, ça nous condamne à patauger éternellement.
Malgré la traite négrière, malgré la colonisation, malgré toutes les autres difficultés, si les peuples africains ont survécu, c’est qu’il doit y avoir des ressources humaines prodigieuses. Des ressources qui permettent de survivre à toutes sortes d’oppression. Il doit avoir un système de régulation qui a donné force et vigueur aux peuples africains.
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- Moi quand quelqu’un me dit : «tu n’as pas d’histoire, tu n’as pas d’intelligence, tu n’as pas de culture etc.», je me dis que c’est son opinion. Moi, je fais l’effort d’être debout, je fais en sorte de donner des réponses aux problèmes qui se posent. Je fais en sorte d’être là pour donner mes réponses, des réponses qui assurent ma dignité. Je vais vers le progrès, la science, la technologie parce que les Africains ont les mêmes facultés intellectuelles. Tout nous est accessible.
• D’accord mais, comment expliquer notre sous-développement alors ?
- Il nous faut de l’ordre, de la discipline, de l’organisation et une forte confiance en nous-mêmes. Pour nous dire que nous pouvons arriver là où les autres sont arrivés. Parce que qu’est-ce qui nous empêche ? Ce qui nous manque, c’est l’organisation, la méthode, le dépassement de soi, le patriotisme… Le président Senghor le disait, tout cela. L’Afrique est potentiellement très riche alors, pourquoi ne pas chercher à exploiter tout ça ? Il faut qu’il y ait un déclic. En ce moment, en Afrique, il y a des individualités, il y a des universités privées qui visent l’excellence et l’excellence suppose la rigueur, la discipline, l’ardeur au travail. Tout cela nous manque. Le problème c’est qu’après les indépendances, il y a eu une rupture dans notre vision des choses. Tout de suite on a vu qu’on avait le pouvoir politique et que l’argent pouvait être facile. On a mis de côté cet engagement-là qui dépasse l’argent, qui dépasse les postes… On doit travailler, pas pour nous-mêmes, mais pour quelque chose qui nous dépasse : la dignité humaine.
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- Moi, par exemple, j’ai séjourné en Occident pour mes études, ce n’était pas facile pour moi là-bas. J’ai un mari qui pouvait m’habiller, me nourrir, me prendre en charge. Mais, le sous bassement de l’éducation que j’avais reçu me disait que ma dignité réside dans la réussite de mes études. Tous les Africains peuvent y arriver.
• Certains se posent la question de savoir s’il ne faut pas adopter carrément le modèle occidental.
- Pour moi, ç’a toujours été un faux problème. Partout où l’homme se trouve, il adapte sa vision en fonction de
l’évolution du temps. Certes, il y a la culture, l’identité qui sont des aspects immuables. Mais en s’adaptant à la science, au progrès, on adapte son mode de vie et on aspire à la modernité. Comme je vous l’ai déjà dit, la modernité n’habite personne. L’aspiration normale de tout individu, c’est de pouvoir réaliser sa vision du bonheur, sa vision du confort. Mais tout cela doit aboutir à la dignité de l’être humain et la dignité de l’être humain, c’est de pouvoir manger, se soigner, cultiver son esprit, travailler, vivre dans un monde de justice… Tout ça n’est pas que occidental. Les Africains doivent avancer en étant eux-mêmes. Nécessairement on évolue, parce que toute culture qui ne s’anime pas d’apports nouveaux est appelée à disparaître.
• Oui mais, il y a encore de nombreuses valeurs rétrogrades…
- Oui, il y a des valeurs rétrogrades dans nos civilisations. Mais c’était en fonction des croyances, on n’était pas éclairés sur certaines choses. Par exemple, l’excision. A un moment donné, ç’a été conçu pas pour abaisser la femme, mais pour la protéger. Les gens excisaient parce qu’ils pensaient que ça protégeait la femme sur le plan physique, physiologique etc.
Alors audjourd’hui, je dis que ce n’est pas la peine de crier que cette pratique-là est sauvage. D’ailleurs ce n’est pas une pratique africaine. Ça existait dans tous les peuples.
Je dis qu’il faut éduquer pour amener les gens à changer, montrer par exemple que l’excision peut créer des maladies.
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- Mais d’un autre côté, est-ce parce que les Occidentaux ne respectent pas leurs parents qu’on ne va pas respecter les nôtres ? Est-ce parce qu’ils mènent une vie individualiste qu’on doit abandonner cette solidarité qui fait notre charme ? On peut être solidaire, attaché à sa famille sans pour autant être esclave d’un système de regroupement, d’instinct grégaire qui nous tuent. Pour moi, c’est une synthèse des valeurs qu’il faudrait.
Des années 50 aux années 80, certains Africains disaient : «la tradition, c’est dépassée». Moi, je dis que l’Union européenne existe, mais chaque pays garde sa culture. Même la toute-puissante Amérique garde ses spécificités dans la modernité. C’est ce à quoi nous devons tendre. Les Occidentaux nous apportent, mais nous pouvons aussi leur apporter. Surtout en cette période où la mondialisation a mis l’économie, le marché, l’argent devant tout. Nous pouvons apporter une certaine humanité au monde.
• Au nombre des valeurs rétrogrades africaines, certains citent la polygamie.
- Je crois que c’est très difficile de légiférer sur la polygamie. Ce sont les femmes qui doivent avoir la force de refuser. En fait, beaucoup de femmes acceptent la polygamie parce qu’elles n’ont pas les moyens de leur indépendance économique et financière. Je pense que quand les femmes sont éduquées et qu’elles peuvent s’ouvrir des horizons nouveaux grâce à l’instruction, grâce au travail, elles tiennent une bonne partie de leur destin en main.
Dans les années 80, à l’apogée du féminisme (moi-même je n’y ai pas participé de manière militante, mais j’ai conscience que nous ne sommes pas inférieures aux hommes), je disais que ce n’est pas en mettant des pancartes pour dire que nous sommes les égales des hommes que la situation de la femme allait changer. Ce qu’il faut, c’est donner l’égal accès à l’éducation, à la culture, à la parole pour que les femmes puissent s’en sortir.
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- La polygamie avait diminué, mais là ça reprend. Dans une ville comme Dakar, il y a des sociologues qui ont fait une enquête sur le long terme et cette enquête dit qu’il y a un foyer polygame sur deux à Dakar. Si la polygamie existe, c’est parce qu’il y a une, deux ou trois femmes qui ont accepté d’aller rejoindre un foyer monogame. Il n’y a pas de polygamie si la première femme a la force de dire non à une co-épouse. La clé est dans les mains des femmes. Si elles sont éduquées, instruites, elles peuvent prendre leur destin en main.
• Vous dites cela, mais lécrivain Mariama Bâh, bien qu’instruite n’a rien pu faire contre une co-épouse dans une son livre Une si longue lettre.
- Oui mais, dans le cas de Mariama Bâ, il y a bien Aïchatou, l’amie de la narratrice qui a franchi le pas (elle sourit).
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- En fait, il y a une éthique de la polygamie, mais on ne la respecte pas. Le Coran dit que quand on est polygame, on doit aimer ses femmes de la même manière.
• Pour parlez un peu de vous-même, combien d’enfants avez-vous ?
- Je ne dis pas le nombre d’enfants que j’ai parce que je veux sauvegarder cette sphère d’intimité.
• A défaut de savoir leur nombre, peut-on savoir ce que font vos enfants ?
- Mon aîné a fait un Master’s aux Etats-Unis, il y a un de mes enfants qui est dans la médecine, un autre dans la gestion. Une de mes filles a fait l’histoire… J’ai des petits-enfants et ça me rajeunit (elle rit). Je rends grâce à Dieu parce que je n’ai pas de regrets, je n’ai pas d’envies. Je me suis toujours contentée de ce que j’ai. Si j’ai peu, je l’organise pour trouver satisfaction avec.
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