«Il est absurde de classer les Ivoiriens par leur patronyme»

Nov 15th, 2009 | By Publisher Loccidental | Category: Cote d'Ivoire

Mohamed Koné* a travaillé pour SITEL au recensement de la population ivoirienne. Pour lui, « 

Les Afriques : Vous souhaitez apporter votre témoignage sur le déroulement du recensement de l’électorat ivoirien, pourquoi ?

Mohamed Koné : Il semble que plus de 2 millions d’électeurs rencontrent des problèmes pour figurer sur la liste. Dans un camp on parle de gens retirés des listes par rapport à leur patronyme ou région d’origine supposée. Dans d’autres on parle de « fraudeurs de l’identité ivoirienne ». C’est précisément l’erreur à ne pas commettre. Car pour avoir été sur le terrain, je peux affirmer que la population ivoirienne est très mélangée. 

LA : A quel titre témoignez-vous ?

MK : J’ai exercé comme agent de terrain de la SITEL pour le recensement de la population. 

LA : Et qu’avez-vous constaté, concrètement ?

MK : Ce qui ressort de mon constat personnel est qu’il est aujourd’hui difficile de segmenter la population de ce pays. Il est faux de déclarer qu’il y a des gens du nord, du centre et de l’ouest, pour ne prendre que les « tendances » des trois gros partis politique que sont le RDR, le PDCI et le FPI.

Il y a beaucoup de couples mixtes en Côte d’Ivoire… des couples où le père est du nord et la mère du sud, de l’ouest ou du centre : généralement les enfants de ces couples portent le nom de famille du père, c’est-à-dire un nom du nord. S’est-on posé la question sur la position de ces enfants ? Ceux, nombreux, qui ont été élevés par leur mère avec les influences que cela peut avoir…

Il y a aussi ceux qui ont été élevés par leur père, avec les frustrations qui en découlent, et enfin ceux qui ont été élevés par le couple. Dans ce dernier cas, quelle serait la position des enfants ? Doivent-ils choisir entre les deux camps, si camp il existe ?

Il y a des couples où le père est du sud, de l’ouest ou du centre, et la mère du nord, avec les mêmes constats que précédemment… Quelles sont les positions de ces enfants nés de ces unions ? 

LA : Et qu’en est-il de l’ivoirité ?

MK : Une large majorité des gens que j’ai eu à enrôler ont un parent étranger (burkinabé, malien, libanais, sénégalais, français, ghanéen, pour ne citer que les plus répandus)… et Dieu seul sait combien ils sont nombreux !

« Il a ajouté qu’à chaque fois qu’il prend un papier ivoirien, les agents des forces de l’ordre gardent ses papiers pendant les contrôles et lui demandent de se faire établir une carte de séjour. »

J’ai eu affaire à tous les cas de figure : un jour, un jeune homme du nom de famille Ouedraogo, né en Côte d’Ivoire dans les années 80, de mère Baoulé (centre du pays) et de père d’origine burkinabée, né lui aussi en Côte d’Ivoire, est venu me voir avec un timbre de la CEDEAO pour confectionner sa carte de séjour. Je lui ai demandé s’il était Burkinabé pour avoir pris un timbre de 35 000 FCFA au lieu de 1000 FCFA pour les Ivoiriens. Il m’a répondu qu’il ne connaît pas le Burkina, que son père ne connaît pas grand-chose du Burkina, mais qu’il préfère prendre une carte de séjour à cause de son patronyme… Il a ajouté qu’à chaque fois qu’il prend un papier ivoirien, les agents des forces de l’ordre gardent ses papiers pendant les contrôles et lui demandent de se faire établir une carte de séjour.

Je lui ai dit qu’il n’a pas à se justifier parce que dans le code ivoirien il suffit qu’un des parents soit Ivoirien pour que les enfants du couple aient la nationalité ivoirienne. Il a déclaré le savoir, mais que la réalité est tout autre sur le terrain. J’ai donc établi sa carte de séjour et il est parti… Ce genre d’exemples, j’en ai rencontré beaucoup au cours de mes six mois de travail à la SITEL. 

LA : Vous estimez donc que le patronyme ne signifie plus rien en Côte d’Ivoire ?

MK : On ne peut plus se baser là-dessus. J’ai reçu des jeunes Ivoiriens qui ont des parents de la même région, mais qui par reconnaissance envers un ami d’une autre région ou d’un autre pays ont donné le nom de l’ami à un de leurs enfants : ainsi vous trouverez des enfants qui ont des parents de l’ouest, mais qui portent un nom du nord, du sud, du centre ou même européen… Il y a aussi ces enfants qui, parce que n’ayant pas été reconnus par leur père, portent le nom soit du grand-père maternel, soit d’un ami de la mère qui a bien voulu donner son nom à l’enfant. Sans oublier les enfants qui ont eu la nationalité par un des parents qui, lui, a acquis la nationalité par mariage… Des exemples comme ceux-ci, je peux vous en donner des tonnes.

 LA : Comment ces gens réagissent-ils à cette injustice ?

MK : C’est faire beaucoup de mal à des millions de jeunes qui n’ont pas choisi leur nom et leurs parents. Ceux qui pensent que les Ivoiriens peuvent être classés par rapport à leur nom ou origine ne connaissent rien de la réalité de la population. Les politiciens se trompent, ils n’ont pas compris la filiation de la grande majorité des Ivoiriens, généralement jeunes, et l’histoire de leurs noms.

 * Mohamed Koné est un nom fictif. 

PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE FLAUX

S: les afriques

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